Une banque suisse épiée par des douaniers français
«Non, la Suisse n’est pas une cible», susurrait Pierre Moscovici, ministre français de l’Economie et des Finances au micro de la RTS le 14 juillet. Pour traquer les fraudeurs fiscaux français, il se défendait d’aller «trop loin». «Il est logique que nous prenions des mesures pour que cela cesse (…) Nous le faisons dans le respect des libertés», ajoutait-il. Ses propos résonnent d’une tout autre manière à la lumière des faits qui sont parvenus à notre connaissance.
La scène se déroule un jour de semaine dans la petite rue peu fréquentée des Noirettes, aux Acacias, où se font face les immenses bâtiments des banques Pictet et UBS. Se rendant à un restaurant du quartier pour la pause de midi, un inspecteur de la police genevoise observe, intrigué, une voiture immatriculée en France avec deux hommes à son bord. Au retour de son repas, il remarque non seulement que les individus n’ont pas bougé pendant plus d’une heure et demie, mais qu’en plus ils ont une vue imprenable sur l’entrée du parking privé de Pictet, située non loin de celle d’UBS. La hantise du braquage rend la situation suffisamment suspecte pour que le policier cherche à contrôler l’immatriculation du véhicule. Surprise: il appartient aux Douanes françaises.
Clients et employés ciblés
Que font ces fonctionnaires hexagonaux, apparemment en service, sur sol suisse? Questionnés aussitôt par l’inspecteur genevois, les deux douaniers assurent faire du tourisme. Sauf que ce lieu excentré, proche de la zone industrielle, n’a jamais été réputé pour son attrait touristique. Cette présence est jugée si étrange qu’elle va être signalée aux services de sécurité des banques du quartier.
Que pouvaient-ils bien chercher à cet endroit? «Ils chassaient le fraudeur fiscal français! estime un fonctionnaire du Département fédéral des finances, apprenant ces faits par notre journal, sans étonnement. Dans le milieu, c’est un secret de Polichinelle. C’est rare mais cela s’est déjà produit.» Rattaché au Ministère du budget, le Service des douanes françaises a notamment une mission fiscale. Dans ce cas précis, «ils comptaient probablement relever des numéros de plaque des voitures françaises entrant ou sortant du parking, pour trouver les noms des propriétaires et les contrôler par la suite sur sol français, sur la route ou directement à leur domicile». Clients comme employés pouvaient être ciblés.
Contactée, la Direction générale des douanes françaises, à Paris, n’a pas connaissance de cette affaire. Elle affirme «ne pas autoriser des investigations de ce genre», précisant «respecter le principe de territorialité». S’agit-il alors d’une initiative personnelle? Cette opération de repérage a-t-elle eu lieu à plusieurs reprises? Impossible à établir.
«C’est peu professionnel!»
Toujours est-il que la méthode employée fait sourire un policier rompu aux techniques de renseignement. «C’est peu professionnel! On ne reste pas en planque sous les yeux des caméras des banques. On prend au moins une voiture de location, au cas où. Il y a des moyens plus efficaces pour ne pas éveiller les soupçons, comme placer une caméra sur un véhicule garé au bon endroit, que l’on reprend en fin de journée.»
Les soupçons qui pèsent sur les deux fonctionnaires sont lourds de conséquences. Leurs agissements ont-ils été dénoncés? A ce jour, nous n’avons pas pu trouver la moindre plainte de Pictet, voire d’UBS. Ces deux établissements ont par ailleurs décliné tout commentaire. Du côté de la police genevoise, «on ne trouve aucune trace de ce contrôle dans la main courante», indique initialement l’un de ses porte-parole. Mais dans un second temps, la cheffe de la police, Monica Bonfanti, confirme par e-mail qu’«un collaborateur de la police a contrôlé l’immatriculation dudit véhicule et il s’est avéré qu’il appartenait à l’administration française». Elle affirme que «les contrôles qui s’en sont suivis n’ont permis de déboucher sur aucune conclusion». En clair, la police genevoise n’a pas jugé bon de dénoncer le cas.
Selon la loi, c’est au Ministère public de la Confédération (MPC) de traiter des affaires liées à des surveillances illégales menées par un Etat tiers. Contacté, le MPC indique «ouvrir une enquête lorsque les faits dénoncés laissent présumer, avec une plausibilité suffisante, que des infractions relevant de la juridiction fédérale ont été commises». (24 heures)
Créé: 20.07.2013, 12h45
0 comments:
Post a Comment